Mon oncle Antoine

Mon oncle Antoine, 1971, réalisé par Claude Jutra

 

Mon oncle Antoine est sorti il y a déjà presque un demi-siècle, et son réalisateur, Claude Jutra, n’est plus honoré après avoir été accusé de pédérastie. Ce film, cependant, est vu par beaucoup comme l’un des meilleurs films canadiens jamais réalisés. Il fut filmé avant la crise du FLQ des années 1970 mais sortit peu après ; ce timing attire l’attention sur son attitude face à « l’anglais » d’un côté, et au catholicisme de l’autre.

 

Ce film examine la vie dans la région riche en amiante du Québec rural pendant la « Grande Noirceur » de l’époque où Maurice Duplessis était le premier ministre de la province, avant la grève de l’amiante de 1949. Le personnage principal est Benoît, 15 ans, pour qui Antoine est comme un oncle. Ce dernier est le tenancier du magasin et l’entrepreneur de pompes funèbres de la région. L’histoire se déroule pendant les dernières semaines avant Noël, et particulièrement le soir de Noël. Le film commence avec M. Poulin, un travailleur de la mine d’amiante. Fatigué de la vie de mineur, et las d’être continuellement soumis au bon vouloir de ses patrons anglais, il décide d’aller travailler dans un chantier forestier pendant l’hiver, laissant derrière lui sa femme et ses enfants. L’action se passe ensuite au magasin, un centre actif de la communauté, dans les bons comme dans les mauvais moments. Là, on rencontre Benoît, et les autres protagonistes – Antoine, son épouse Cécile, l’employé Ferdinand, et l’adolescente Carmen, de qui Benoît est amoureux. L’intrigue est simple : Marcel, l’aîné des Poulin, meurt. Sa mère appelle le magasin d’Antoine, et Antoine, accompagné par Benoît, se dirige à travers le blizzard dans une charrette tirée par des chevaux et où se trouve un cercueil pour Marcel. Antoine, cependant, est ivre, et Benoît, dépassé par le corps, la tempête et l’incapacité de son oncle, s’efforce de trouver son chemin. Il parvient finalement à rentrer chez lui sain et sauf, mais en arrivant, tous deux se rendent compte que le cercueil a glissé de la charrette en chemin. Ils retournent chez les Poulin, mais en arrivant, ils aperçoivent par la fenêtre la famille, y compris M. Poulin, rassemblée autour du cercueil, qui semble avoir retrouvé tout seul son chemin jusqu’à la maison.

 

L’une des forces de ce film est que l’intrigue ne se résume pas à des messages nationalistes et anticléricaux, mais se construit à l’inverse comme un film de passage à l’âge adulte. Il serait tentant de placer les deux jeunes adolescents en contraste – le fils du mineur Marcel, qui meurt, et Benoît, le « neveu » du tenancier et entrepreneur de pompes funèbres, dont les illusions au sujet du monde adulte s’évanouissent. On apprend cependant peu de choses au sujet de Marcel ; tout ce que l’on sait est que son père l’a chargé d’aider sa mère pendant son absence, et que sa famille était trop pauvre pour l’envoyer à l’école. Benoît, à l’inverse, est longuement dépeint. On assiste à ses flirts adolescents avec Carmen, son espionnage d’une femme occupée à essayer un corset raffiné, et son enthousiasme pour partir à l’aventure avec son oncle. Sa mésaventure sous la neige détruit ses illusions à l’égard de son oncle, qui se révèle comme un ivrogne effrayé par les cadavres – ce qui s’avère ironique compte-tenu de son emploi. Le retour de Benoît chez Marcel provoque en lui la même réaction par rapport à sa tante, qui, découvre-t-il, a couché avec son employé Ferdinand pendant l’absence de son époux. Rien n’est résolu à la fin du film, et le mystère de la manière dont le corps de Marcel revient chez ses parents demeure.

 

Le message nationaliste est évident à travers les remarques au sujet des Anglais, la manière dont on voit M. Poulin se faire intimider par son employeur anglais dès la première scène, et la scène dévalorisante dans laquelle le propriétaire anglais de la mine jette des bibelots aux enfants du village à l’occasion de Noël.  Le message anticlérical, quant à lui, est plus diffus. L’église locale, et les cloches de l’église, sont vus et entendus à plusieurs reprises, et la scène funérale qui présente Antoine comme entrepreneur de pompes funèbres est assez respectueuse. La critique passe par de petits signes : dans une scène du début du film, Antoine prie le rosaire avec la main d’un cadavre ; Benoît grignote les hosties consacrées et boit le vin béni derrière le dos du prêtre, avant de voir le prêtre lui-même boire ce même vin à la bouteille.

 

Ce film nous invite à le voir comme une allégorie du passage du Québec à l’âge adulte à travers un processus tortueux et consternant – un message adapté à l’époque et au lieu où le film fut réalisé.