Léolo

Léolo (réalisé par Jean-Claude Lauzon, 1992)

Le très apprécié film québécois, Léolo, est le deuxième et dernier film réalisé par le défunt Jean-Claude Lauzon. Le protagoniste est Léo Lauzeau, âgé de douze ans. Léo vit avec ses parents, trois frères et sœurs et son grand-père dans un immeuble résidentiel de Mile End, une zone défavorisée de Montréal. Léo se sent affligé, non seulement par la promiscuité ambiante, mais aussi par la maladie mentale qui ravage les trois générations de sa famille. Afin d’échapper à ses soucis, Léo nourrit ses rêves fantastiques et son imagination. Il se convainc lui-même qu’il n’est pas réellement Léo Lauzeau de Montréal mais un garçon italien du nom de Léolo Lozone, conçu lorsque sa mère tomba littéralement en contact intime avec une caisse de tomates dans laquelle qu’un laboureur sicilien avait, pour ainsi dire, ensemencé. Le film pose la question suivante : Léo échappera-t-il à l’héritage familial en devenant un adulte fonctionnel ?

Bien que le film semble se dérouler en 1992, le récit se passe en réalité à la fin des années 1950, juste avant la Révolution tranquille. Cette dernière est subtilement et anachroniquement évoquée, et ce par l’unique livre présent chez Léo – l’Avalée des avalés de Réjean Ducharme (1966). Ce livre pousse Léo à coucher sur le papier ses propres pensées et sentiments. Ceux-ci sont rassemblés et conservés par le « Dresseur de mots », qui a construit une cathédrale à la mémoire des mots et objets des oubliés. Le passage de Léo à l’âge adulte peut facilement être interprété en contrepoint avec les transformations tout aussi traumatiques par lesquelles le Québec s’est libéré lui-même de la domination religieuse, sociale et politique de l’Église catholique.

À la différence d’autres films renommés, tels que Le déclin de l’empire américain de Denys Arcand (1986) ou Le Confessionnal de Robert Lepage (1995), ce film ne s’attaque pas explicitement au catholicisme du Québec antérieur à 1960. En effet, je n’ai décelé que deux images directement chrétiennes dans l’entièreté du film : un aperçu fugitif du clocher de l’église que l’on aperçoit depuis la fenêtre de la classe de Léo, et une séquence courte mais très symbolique dans laquelle le crucifix élaboré habituellement attaché au mur de l’appartement des Lauzeau apparaît au sol, à côté de la chaise de Léo.

Le catholicisme est cependant évoqué de plusieurs autres manières. La bande musicale s’étend d’un Alléluia chanté par les chanteurs de Thomas Tallis à « You Can’t Always Get What You Want » des Rolling Stones, en passant par le Gloria de la Misa Criolla. Le vocabulaire visuel du film évoque l’architecture des églises catholiques du Québec. Les scènes d’ouverture et de fermeture, qui se déroulent dans la « cathédrale » du « Dresseur de mots », incluent des images de gargouilles, et dans la scène où l’on rencontre le père de Léo, celui-ci ressemble étrangement lui-même à une gargouille. Tout au long du film, on oscille entre grâce et grotesque, de manières qui reflètent la subtile critique du catholicisme qu’adresse le film, ainsi qu’une certaine anxiété au sujet d’un futur déraciné de la tradition.

Un thème particulièrement frappant illustre cette oscillation. Deux choses préoccupent le père de Léo : manger et déféquer. Il a en effet fait de ce dernier acte une véritable religion. Dans une des scènes les plus mémorables du film, M. Lauzeau rassemble sa famille pour que chacun prenne son laxatif hebdomadaire. D’une manière presque cléricale, il dépose solennellement un petit cube de laxatif dans la bouche de chacun comme une hostie. L’effet parodique est accentué par la bande musicale, Spem in Alium (par Thomas Tallis – « Espère en ton prochain »), une partie d’un texte des premières messes catholiques. Par son usage subtil de l’imagerie et de l’allusion, le film rejette la domination de l’Église catholique mais adopte son art, sa musique et son architecture. Le film maintient une certaine tension entre le besoin de chacun d’échapper à son propre héritage personnel et collectif et celui de le préserver, afin d’aller de l’avant vers un avenir meilleur.