Les invasions barbares

Les invasions barbares (2003, réalisé par Denys Arcand)

Ce film est la suite du film réalisé par Arcand en 1986, Le déclin de l’empire américain, dont il poursuit la narration de l’histoire de Rémy, l’un des principaux protagonistes du premier film. Rémy, que l’on avait rencontré dans ce dernier comme professeur d’Histoire, coureur de jupons, et amateur de récits d’exploits sexuels, est désormais à l’hôpital, en phase terminale d’un cancer. Comme le film précédent, celui-ci est décrit à la fois comme un drame et une comédie sexuelle, et, comme dans Le déclin, le ton du film est largement donné par la camaraderie, non seulement entre les personnages du film, mais aussi entre les acteurs qui les jouent, dont la plupart avait déjà joué dans l’autre film. À la différence du Déclin, cependant, Les invasions barbares dispose d’une intrigue bien définie et d’un développement approfondi des personnages.

Mais le film est aussi une conversation intertextuelle avec Jésus de Montréal. Bien que le personnage de Rémy n’apparaisse pas dans Jésus de Montréal, c’est le cas de l’acteur Rémy Girard, et il est difficile de le distinguer de ce rôle lorsque l’on regarde l’autre film. La religieuse infirmière dans Les invasions est la même actrice que celle qui joue le personnage de Constance, ici réintroduite, qui était membre de l’équipe théâtrale de Daniel Coulombe qui mit en scène la passion à l’oratoire Saint-Joseph. Le prêtre de l’oratoire fait lui aussi une brève apparition dans Les invasions. Si Jésus de Montréal offrait peu de commentaires positifs sur la religion institutionnalisée et le clergé catholique, Les invasions présente Constance comme une infirmière chaleureuse et dévouée ayant un bon sens de l’humour, qui vient au secours des besoins tant religieux qu’émotionnels de ses patients. Le prêtre apparaît dans Les invasions comme le seul qui essaie d’alléger une partie des trésors désormais inutiles de l’Église afin de renflouer les coffres vides. Une quinzaine d’années après Jésus de Montréal, l’Église ne dispose plus même du peu de pouvoir qu’il lui restait dans les années 1980.

L’intrigue des Invasions barbares s’organise autour du voyage de Rémy vers la mort. Elle s’ouvre avec son fils Sébastien, un homme d’affaires à succès résidant à Londres, qui reçoit un appel de sa mère, Louise, au sujet de la santé défaillante de son père. Sébastien et sa petite amie font le voyage, alors que sa sœur, qui est en mer, ne parvient à être présente qu’en vidéo. Malgré la faiblesse de sa relation avec son père et le manque de confiance qui les sépare, Sébastien est un bon fils. Il décide de mettre à profit ses économies afin d’offrir à son père un confort physique et émotionnel amélioré en le retirant de l’hôpital surpeuplé où il se trouve pour l’installer dans un espace inutilisé qu’il équipe selon ses goûts, et en rassemblant ses amis autour de lui. Son troisième, et, pourrait-on dire, plus important acte est de louer les services de Nathalie, la fille toxicomane de Diane, pour procurer à son père de l’héroïne qui calmera ses douleurs physiques et émotionnelles et l’accompagnera au quotidien. Il est intéressant que, à l’inverse du penchant passé de Rémy envers les femmes belles et intelligentes, Nathalie et lui développent une relation intime mais complètement chaste. Lorsque Rémy retrouve ses vieux amis, tous se laissent aller à la nostalgie et discutent du déclin de leurs appétits sexuels respectifs et de leur vitalité, ainsi que de leur désillusion face à tous les « ismes » par lesquels ils avaient remplacé le catholicisme en grandissant. Dans la dernière scène du film, ils retournent ensemble dans la maison où Le déclin s’était déroulé, et y partagent quelques joints et une dernière soirée ensemble, la dernière de la vie de Rémy. Le film, cependant, porte tout autant sur la relation entre père et fils que sur les retrouvailles entre amis et la réflexion sur le vieillissement, la maladie, et la mort. Il me semble que Rémy a vécu une bonne mort, sans souffrir, entouré d’amis, réconcilié avec son fils, au cœur des pensées de sa lointaine fille et encore aimé par son ex-épouse qui, longtemps auparavant, avait surmonté son choc face aux infidélités de son mari et l’avait simplement accepté pour ce qu’il est.