Le déclin de l’empire américain

Le déclin de l’empire américain, réalisé par Denys Arcand, 1986

 

Ce film est défini par certains comme un drame/comédie sexuelle, ce qui en est un plutôt bon résumé.

Le film commence par une scène dans laquelle une journaliste, Diane, est en train de mener une entrevue pour CBC Radio avec un professeur d’histoire de l’université de Montréal. Le professeur est Dominique Saint-Arnaud, dont le livre, Variations on the Idea of Happiness[LD1] , vient juste d’être publié. L’idée principale du livre est que les sociétés en déclin font preuve d’une certaine auto-indulgence, principalement du point de vue sexuel. Du point de vue de Saint-Arnaud, la société américaine, dont le Québec fait partie, est actuellement en déclin. Cela serait évident de par la prépondérance de la sexualité dans la société, comme en témoigne le caractère commun de la vantardise de certains quant à leurs exploits sexuels et à la fréquence de la sexualité extrême au sein de la société québécoise. Le film s’attache à démontrer cette thèse. La quasi-totalité des dialogues concerne la sexualité, et il semble que presque tous les personnages ont eu tôt ou tard des relations sexuelles avec plus d’un parmi les autres. La première partie du film alterne entre une maison de campagne, où un petit groupe d’hommes prépare à manger, et un gymnase, où un petit groupe de femmes s’entraîne. Les deux groupes parlent de sexe en continu, et il devient bientôt clair que les deux groupes sont fortement liés, à travers au moins deux couples actuels, et un ou deux anciens couples. Finalement, les femmes rejoignent les hommes et les conversations continuent autour de la table, où tous dégustent le repas que les hommes ont préparé.

En termes d’intrigue, très peu de choses se produisent. Des révélations sur de vieilles infidélités causent quelques tensions dans un couple – Rémy et Louise ; un autre couple, Dominique Saint-Arnaud et une étudiante diplômée, fait l’amour pour la première fois, alors que Diane se volatilise de la table, emmenée par un amant. Mais aucun de ces événements ne se traduit en une quelconque progression que l’on pourrait attendre d’une intrigue. En effet, le film semble avoir deux sujets principaux : les discussions au sujet du sexe, et les liens proches et durables d’amitié à la fois à l’intérieur et entre les deux groupes. Selon les familiers de l’œuvre d’Arcand et des circonstances dans lesquelles le film a été tourné, ces liens se prolongent au-delà des personnages à travers les relations unissant les acteurs qui ont joué leurs rôles. Les liens de camaraderie et d’amitié entre ceux-ci ont sans aucun doute permis de transmettre la chaleur et l’affection qui caractérisent le film, même face à des révélations inconfortables.

Il y n’y a que peu d’engagement direct avec le catholicisme en tant que tel. Le film met clairement en scène une partie fortement éduquée de la société québécoise (universitaires, journalistes, et autres professionnels), riche (maison de campagne), et sans aucun complexe face aux contraintes morales associées à l’Église catholique – ou à toute autre Église. Pourtant, dans un sens, ils restent des produits de leur éducation catholique. Plutôt que de rejeter le genre de vision globale du monde que le catholicisme propose, ils s’efforcent de le remplacer par d’autres « -ismes » : le léninisme, le marxisme-léninisme, le freudisme, le féminisme, le souveraine-associationisme, le postmodernisme, le structuralisme et le déconstructionnisme – mais aucun, finalement, ne s’avère complètement satisfaisant. Dans l’une des scènes les plus drôles, l’un des personnages, Pierre, se rend dans un salon de massage où il est servi par une étudiante sérieuse du nom de Danielle. Cette dernière est passionnée par ses études, et alors qu’elle tend inconsciemment à satisfaire les désirs de Pierre, elle lui parle du rôle du christianisme dans l’histoire médiévale. Le summum, pour ainsi dire, à la fois de ses propos et de l’effet du massage sur Pierre, se produit alors qu’elle parle du retour du Christ.

La manière dont le film présente les rôles genrés pourrait, plus subtilement, adresser une critique du catholicisme, ou peut-être une interprétation de la manière dont la société québécoise s’est améliorée à la suite de la Révolution tranquille. Là où les sociétés catholiques traditionnelles plaçaient les femmes au couvent ou à la cuisine, ce sont ici les hommes qui préparent le repas alors que ce sont les femmes qui passent une longue après-midi sportive, un domaine plus traditionnellement réservé aux hommes. Et là où la société traditionnelle considérait les femmes comme sages, chastes et monogames, ce sont cette fois les femmes qui montrent qu’elles sont en réalité tout aussi intéressées par les aventures sexuelles que les hommes.

Selon ses propres mots, ce film ne chercherait pas à poser directement la question de la tension entre catholicisme et sécularisme dans la société québécoise. Il s’avère néanmoins que ce film fut suivi par deux autres qui impliquèrent plusieurs acteurs et thèmes en commun avec celui-ci, tout en s’engageant de manière plus directe avec le catholicisme québécois : Jésus de Montréal (1989) et Les invasions barbares (2003). Nous verrons bientôt si le prochain film d’Arcand, La chute de l’empire américain, s’attaque aussi à cette question.

 [LD1]Not sure if I should translate this. I haven’t found the French translation on Internet.