Le Confessionnal

Le Confessionnal (1995), réalisé par Robert Lepage

Le Confessionnal se déroule à Québec et balance continuellement entre deux époques : 1989 et 1952. En 1989, le personnage principal, Pierre Lamontagne (Lothaire Bluteau), est de retour en ville après trois années d’étude de la peinture en Chine. Il revient pour enterrer son père, Paul-Émile Lamontagne, décédé des suites d’un diabète non traité. Alors qu’il s’installe dans l’appartement vide de ses parents, il se reporte quelques années en arrière en revenant sur une série d’événements s’étant produits avant sa naissance. 1952 était l’année de l’emménagement de ses parents dans l’appartement. Comme Pierre raconte dans la première scène du film, ce déménagement avait coïncidé avec plusieurs importants événements pour la ville et pour l’ensemble de la province : l’avènement de la télévision, la réélection de Maurice Duplessis à la tête de la province du Québec, et la présence d’Alfred Hitchcock et de son entourage dans le cadre du tournage, au sein de l’église de Saint-Zéphirin-de-Stadacona et dans les rues de la ville, de son thriller sorti l’année suivante, La loi du silence (I confess).

Seuls Pierre et son cousin André sont présents en 1989 dans cette même église pour les funérailles du père de Pierre. Le frère adopté de Pierre, Marc, manque à l’appel. Pierre et Marc n’ayant pas de contacts réguliers, Pierre doit se mettre à sa recherche. Lorsqu’il retrouve Marc dans un bain public pour gais, Pierre découvre la vie compliquée de Marc : ce dernier a un fils avec son ex-petite amie, Manon, une stripteaseuse et lapdanseuse, et a un partenaire sexuel – dont on ne sait s’il est plutôt un amant ou un client sexuel – du nom de Monsieur Massicotte, un riche homme d’affaires dont les affaires et les contacts le lient au Japon.

Marc semble perdu et désemparé, et ne semble avoir qu’un objectif : découvrir l’identité de son père biologique. La mère de Marc était Rachel, la tante de Pierre, alors adolescente. Celle-ci étant décédée peu après la naissance de son fils, ce dernier avait été adopté par les parents de Pierre. Rachel n’avait jamais révélé l’identité du père et, à la connaissance des deux frères, les parents adoptifs de Pierre et adoptifs de Marc, les Lamontagne, l’ignoraient eux aussi. Pierre se joint à Marc dans sa quête afin de connaître la vérité sur les événements s’étant produits en 1952. Cette quête constitue l’intrigue principale du film.

Cette intrigue, cependant, ne constitue qu’un véhicule pour un thème plus existentiel : la relation entre le passé et le présent. Ce thème est introduit dans la scène d’ouverture : alors que la caméra survole l’immensité du Pont de Québec avant de zoomer sur une rue résidentielle typique de Québec, Pierre, en voix off, décrit « la ville où je suis né » comme un endroit où « le passé porte le présent comme un enfant sur ses épaules ». Le scénario « de surface » se concentre sur les manières dont ce thème se manifeste dans les vies personnelles des personnages principaux, particulièrement en ce qui concerne la recherche par Marc de l’identité de son père. Mais sous la surface repose une interrogation sur la relation entre le passé et le présent, tant pour « la ville où je suis né » que pour l’ensemble du Québec.

La loi du silence de Hitchcock et Le Confessionnal de Lepage se concentrent sur le thème du « secret du confessionnal ». Ce terme fait référence à l’interdiction absolue pour les prêtres de divulguer ce qu’ils entendent dans l’enceinte du confessionnal, même dans les situations où quelqu’un confesse un crime grave ou une grave action à son propre égard ou à celui des autres. Un prêtre peut encourager un pénitent à se soumettre aux autorités, à suivre un traitement, ou à agir d’une manière spécifique, mais il ne peut le forcer à le faire, ni intervenir lui-même.

Le film d’Hitchcock présente un seul confessionnal, dans lequel un homme confesse son crime à un jeune prêtre. Le film de Lepage, par contraste, dispose de nombreux confessionnaux. Le film est ponctué d’espaces étroits et fermés dans lesquels des actes secrets se déroulent : le confessionnal de l’église – celui-là-même que l’on voit dans le film d’Hitchcock – mais aussi l’appartement, avec ses nombreuses chambres et ses sombres couloirs ; les étroites cabines des bains publics et des clubs de striptease, et, surtout, les voitures dans lesquelles le secret de la paternité de Marc est finalement révélé.

Le film n’offre pas de réponse directe à la question de la manière exacte dont le présent doit intégrer le passé. Si, cependant, le passé est la fondation du présent – qu’il porte comme un enfant sur ses épaules – alors peut-être la chose la plus importante est-elle de reconnaître et d’accepter un passé que l’on sait dominé par le catholicisme, sans pour autant se sentir forcé à reproduire le passé. Si le présent se fonde sur le passé, il doit néanmoins briser le secret du confessionnal et se libérer de l’emprise que l’Église avait sur la province autant que sur les habitants de celle-ci. Sans ces actes de libération, la province, comme Marc et Rachel, est paralysée et ne peut vivre pleinement l’instant présent ou passer à un avenir fructueux.

De la même manière que Pierre ne peut échapper à l’histoire de sa propre famille, ainsi le Québec doit-il se réconcilier avec son passé, dans lequel l’Église catholique a joué un rôle tellement important de manières parfois évidentes – architecturalement, par exemple – mais aussi, plus discrètement, dans les valeurs et comportements qu’elle encourageait et renforçait.