Jésus de Montréal

Jésus de Montréal (1989, réalisé par Denys Arcand) [revu à partir de Reinhartz, Adele. Bible and Cinema: An Introduction. Londres ; New York : Routledge, 2013.]

 

Jésus de Montréal brosse le portrait d’un groupe d’acteurs à qui le prêtre de l’oratoire Saint-Joseph de Montréal a confié la mission de rafraîchir la représentation théâtrale de la Passion jouée chaque année dans l’église depuis des décennies. Daniel Coulombe, le « Jésus » de Montréal, fait des recherches dans les bibliothèques locales, rencontre d’éminents théologiens, et travaille dur avec ses amis à écrire, répéter et mettre en scène la nouvelle représentation théâtrale de la Passion.

 

Le résultat en est un compte-rendu inhabituel et captivant de la Passion de Jésus qui, non content de dramatiser le récit évangélique de la Passion, fait aussi usage d’un certain style documentaire afin de soutenir sa vision révisionniste face à l’histoire traditionnelle enseignée dans les églises catholiques. Les spectateurs affluent et les critiques s’extasient. Mais au lieu de savourer le succès de son initiative, le prêtre, accompagné de l’establishment ecclésiastique, met un terme aux représentations : comment l’Église pourrait-elle soutenir une représentation dans laquelle Marie est une mère célibataire et Jésus un thaumaturge parmi d’autres ? L’équipe théâtrale s’efforce de faire une dernière représentation ; les autorités l’interrompent, le public proteste, et la mêlée provoque la chute de la croix sur laquelle l’acteur est suspendu, écrasant sa tête sur le sol. Daniel meurt, et ses organes sont donnés pour être transplantés.

 

Le film présente un double récit : l’un se concentre sur le passé, et l’autre sur le présent. Le premier est celui de la Passion dont les acteurs font la représentation. Leur version des derniers jours de Jésus constitue un compte-rendu révisionniste mais néanmoins très puissant faisant de Jésus un magicien juif vivant à l’époque de la domination romaine de la Judée.

 

Dans l’histoire présente (années 1980), pratiquement chaque détail des histoires évangéliques, ainsi que beaucoup d’aspects du Nouveau Testament et des études universitaires du Christ sont présents, ou, plus précisément, cachés, de manière à ne pouvoir être vus que par un spectateur instruit. Le rôle de Jean le Baptiste, par exemple, est joué par un acteur qui minimise son propre talent face à celui de Jésus. Comme le Baptiste, l’acteur perd la tête, dans ce cas au profit d’une magnat de la publicité qui se sert de son image pour faire la publicité d’un nouveau parfum appelé « Homme sauvage ». Un conseiller juridique d’entreprise rusé propose à Daniel de lui offrir le monde depuis le sommet d’un gratte-ciel montréalais s’il accepte de lui vendre son âme, c'est-à-dire dans ce cas son intégrité artistique, dans l’intérêt de ses affaires. Cette proposition rappelle de manière explicite les manières dont le Diable s’efforça de tenter Jésus au cours des quarante jours que passa ce dernier dans le désert. Parmi les disciples de Daniel se trouve Mireille, qui, telle Marie-Madeleine, quitte une vie de prostitution artistique dans laquelle elle vend son corps à la publicité, et retrouve sa dignité grâce à sa participation à la troupe théâtrale de Daniel.

 

Sur ces deux aspects – passé et présent –, le film propose une critique acerbe de l’Église catholique du Québec, de la commercialisation de l’art et de la culture, ainsi que de la considération dégradante des femmes dans l’industrie du loisir. La pièce de la Passion déconstruit de manière systématique et minutieuse l’historicité des évangiles et de la tradition catholique, affirmant que les évangiles, basés sur le témoignage des disciples, sont loin d’être des documents historiques : « Les disciples mentent. Ils embellissent l’histoire ». Le Jésus de la pièce de la Passion est simplement un juif du premier siècle. Comme tant d’autres juifs, il était né de manière illégitime, et affirma avoir des pouvoirs surnaturels pour soigner et faire des miracles avant de se faire exécuter par les autorités romaines. La critique la plus forte du catholicisme se trouve probablement dans la version scénique de Matthieu 23, la diatribe contre les Pharisiens. Dans la pièce théâtrale, ce chapitre de Matthieu est réécrit et tourné contre le clergé catholique, dépeignant celui-ci comme un ramassis d’hypocrites exhibant leur statut sur la place publique. Lorsque « Jésus » récite les mots évangéliques, il fait directement face aux trois prêtres présents à la représentation, sur le visage et les réactions desquels la caméra s’attarde longuement.

 

Dans le récit « réel », le prêtre ayant demandé la version actualisée de la pièce de la Passion est présenté comme un hypocrite violant régulièrement son propre sacerdoce. Il couche avec l’actrice jouant le rôle de Marthe dans l’allégorie christique ; et il dépouille les visiteurs de l’oratoire en leur vendant de l’eau « bénie ». La hiérarchie ecclésiastique elle-même est présentée comme étant responsable de la mort de « Jésus ». En ordonnant de mettre fin aux représentations en raison du caractère contradictoire de celles-ci avec les enseignements catholiques, les évêques mettent en place la succession d’événements qui aboutissent à la mort de Daniel. Avant de mourir, ce dernier est traité avec indifférence à l’hôpital catholique Saint-Marc ; à l’inverse, lui et les deux femmes qui l’accompagnent sont accueillis avec compassion à l’Hôpital général juif de Montréal, où le médecin facilite aussi sa « résurrection » (par le don de ses organes).

 

Si le prêtre de l’oratoire Saint-Joseph finit par refuser une version rafraîchie de la représentation théâtrale de la Passion, ceux d’entre nous qui sont familiers avec les épopées du genre christique cinématographique peuvent apprécier la manière dont ce film fait du Jésus cinématographique – Daniel – un homme humble et ordinaire qui prend néanmoins les choses en main et propose une vie nouvelle à ceux qui l’entourent.