Félix et Meira

Félix et Meira (Québec, 2014)

Félix et Meira est un film québécois francophone de 2014 réalisé par Maxime Giroux. Ce film retrace la lente évolution de la relation entre une femme juive ultra-orthodoxe et un homme laïque québécois dans le quartier montréalais de Mile End. La vie de Meira est profondément structurée par les règles de sa communauté hassidique. Ces règles affectent chaque aspect de sa vie, mais leur manifestation la plus marquante se fait à travers le corps : les couleurs et styles dans lesquels les corps sont vêtis, les manières dont ceux-ci peuvent ou non être utilisés, ou encore les endroits dans lesquels ils peuvent être placés. Meira se sent limitée par le rôle d’épouses et de mères que la vie hassidique assigne aux femmes. Elle a une petite fille qu’elle adore, mais elle prend en secret des pilules contraceptives pour éviter une deuxième grossesse ; elle écoute de la musique populaire lorsque son mari, Shulem, n’est pas à la maison ; et elle fait des dessins qu’elle cache dans une boite de serviettes hygiéniques. La vie de Félix, en revanche, n’a aucune structure. Il ne travaille pas, n’a aucune affiliation religieuse, et même s’il est proche de sa sœur, il s’est depuis longtemps éloigné de son père. Il est libre, mais solitaire, et troublé par le fait que son père soit mort avant qu’il ait pu se réconcilier avec lui.

Bien que le film bascule à plusieurs reprises entre les histoires de Félix et de Meira, c’est principalement sur cette dernière que se concentre le scénario. Dans leur relation, elle court un bien plus grand risque que lui. Comme Shulem explique à Félix, Meira ne pourra jamais rejoindre la communauté hassidique si elle la quitte. Le film appelle le spectateur à évaluer les choix de Meira, et à identifier tant ce qu’elle gagne que ce qu’elle perd au fil de l’approfondissement de sa relation avec Félix. Alors que les liens de Meira avec la communauté hassidique s’affaiblissent, elle exerce aussi, pour la première fois, son propre contrôle sur sa personne et son corps, ainsi que sur sa position géographique et sociale. La fin ambigüe du film reflète aussi l’ambivalence de Meira au sujet de sa nouvelle et incertaine place dans le monde.

À première vue, ce film semble être résolument postchrétien. Félix n’est pas un « ancien catholique », et n’est pas confronté aux tentacules de l’héritage catholique du Québec. Mais le film accorde beaucoup d’attention aux étroitesses, rituels, et structures sociales du judaïsme hassidique, et ce de la même manière que d’autres films québécois tels que Le Confessionnal, plusieurs des films de Denis Arcand et la trilogie théologique de Bernard Émond, qui mettent en évidence ces aspects de la tradition et de la pratique catholiques. Cet accent suggère que dans ce cas, l’hassidisme juif pourrait procurer un remplacement au catholicisme. Meira s’irrite contre les restrictions de sa communauté hassidique, tout en étant pleinement consciente de ce qu’elle perd en s’éloignant de l’hassidisme. Cette ambivalence est semblable à celles auxquelles font face beaucoup des protagonistes des films dans lesquels le catholicisme est un thème explicite.

Bien entendu, la relation entre une femme hassidique et un homme laïque québécois doit aussi être considérée en relation avec le contexte de sempiternelle tension entre les groupes hassidiques et québécois dans les quartiers montréalais d’Outremont et de Mile End. Néanmoins, je suspecte que cette ambivalence à l’égard du catholicisme soit devenue conventionnelle dans les drames postrévolutionnaires du cinéma postrévolutionnaire québécois, de sorte que, même si le catholicisme en tant que tel est absent, son empreinte persiste à travers ses attitudes à l’égard des éléments rituels ou autres d’autres communautés religieuses.