C.R.A.Z.Y.

C.R.A.Z.Y., 2005

Le film québécois C.R.A.Z.Y., sorti en 2005 et réalisé par Jean-Marc Vallée, raconte l’histoire du passage à l’âge adulte de Zachary Beaulieu, « Zac » (Marc-André Grondin à l’âge adulte), quatrième d’une famille de cinq fils. La mère de Zac, Laurianne (Danielle Proulx), fervente catholique, croit fermement en Dieu, en le Christ et en l’Église, mais reste sereine face à l’intérêt précoce de Zac pour les landaus et les poupées. Le père de Zac, Gervais (Michel Côté), à l’inverse, ne se rend à l’église que lorsque cela est nécessaire et exprime souvent un certain dédain pour l’Église catholique, son clergé et même Jésus-Christ lui-même. À la différence de son épouse, Gervais est extrêmement troublé par les inclinaisons homosexuelles de son fils. Sa désapprobation influence fortement l’enfance et l’adolescence de Zac, ainsi que le film lui-même. Le titre de ce dernier provient d’un enregistrement de Patsy Cline très apprécié de Gervais ; la brisure du vinyle microsillon original, puis son remplacement, symbolisent la fragmentation de la famille et la fragile cicatrisation qui se produit vers la fin du film. Zac échappe aux tensions de sa vie de famille par un voyage en Israël. Là, il commence à se résoudre à sa sexualité, son asthme et sa relation avec son père.

Ce film correspond au modèle cinématographique de la figure christique, mais avec une variante. Dans la majorité des films de ce type, le personnage principal hérite de certaines caractéristiques du Christ, telles qu’une naissance mystérieuse, une mort ou une expérience de mort imminente suivie d’une revivification, et, principalement, un désir de se sacrifier pour les autres. Le film est construit de telle manière que l’on s’attend à ce que Zac joue ce rôle : il est né un 25 décembre, semble avoir des pouvoirs de guérison particuliers, et expérience la mort suivie d’une résurrection, non pas une mais trois fois. Nouveau-né, on le croit mort lorsqu’il tombe accidentellement au sol ; adolescent, sa bicyclette est heurtée par une voiture ; et lors de son pèlerinage en Israël, il souffre d’un coup de chaleur et de déshydratation dans le désert. À chaque fois, il revient à la vie.

Pourtant, cette figure christique est limitée. Malgré ses pouvoirs de guérison, qu’il considère lui-même de manière plutôt sceptique, il ne partage pas les qualités christiques d’altruisme et de d’amour du prochain. Loin d’être semblable au Christ, Zac est simplement un jeune homme égocentrique. Il aime ses parents et s’efforce de rencontrer leurs attentes, mais les voit néanmoins principalement en relation à sa propre individualité. Tout au long du film, les prières les plus ferventes de Zac sont centrées sur lui-même et non les autres, celui-ci cherchant du réconfort pour son asthme et ses tendances homosexuelles. Il fait même des paris avec Dieu lui-même, qu’il perd inévitablement, comme lors de l’accident de voiture dans lequel il frôle la mort. À la fin (attention : spoiler !), ce n’est pas la mort de Zac mais celle – sans résurrection – de son frère sans le sou, Raymond, qui ramène la paix au sein de la famille et réconcilie Zac avec son père.

En mettant en scène le passage de Zac à l’âge adulte, le film positionne aussi l’histoire de cette famille au sein du contexte plus large des changements qu’a connus la société québécoise entre les années 1970 et le début du XXIème siècle. Il ne se laisse pas aller, cependant, à des stéréotypes classiques. Toute la famille se rend à l’église le soir de Noël, sans pour autant le faire systématiquement le reste de l’année. Le père de Zac critique ouvertement le clergé. La mère de Zac est la plus pieuse des deux, et, en plus de sa révérence envers le clergé, elle adhère à une forme de catholicisme folklorique qui lui font voir des présages dans les événements de la vie quotidienne et accorde une certaine autorité religieuse à une « femme avisée » ayant vérifié le don de guérison de Zac. Elle est pourtant clairement moins préoccupée que son mari, qui méprise le clergé, quand Zac se montre intéressé par les poupées et les landaus, et accepte la sexualité de son fils sans poser de question. À travers la description qu’il fait du catholicisme, ce film capture la tendance des Québécois à garder un certain attachement nostalgique à l’Église en participant aux célébrations de Noël et lors des événements importants tels que le baptême. Le film tend aussi à la remise en question de certaines attitudes que des siècles d’influence catholique ont ancrées, y compris celles relatives à la sexualité.